Certains ont donné des livres. D'autres ont donné du temps, une présence, une amitié, une mémoire ou une voix à ceux que l'on n'entendait plus.
À l'occasion de la visite du pape Léon XIV en France, en septembre 2026, nous proposons un parcours à travers quelques belles actions d'écrivains, de philosophes, d'artistes et d'hommes de culture qui ont su joindre les actes aux paroles.
La charité ne prend pas toujours la forme d'une aumône. Elle peut être une fidélité, un accueil, une transmission, un combat pour la justice ou le refus obstiné de laisser quelqu'un tomber dans l'oubli.
Françoise Sagan et Jean-Paul Sartre
À la fin de sa vie, Jean-Paul Sartre est presque aveugle. Françoise Sagan continue à lui rendre visite régulièrement. Parmi les souvenirs rapportés par leurs proches figure cette image simple et émouvante : lorsqu'ils déjeunaient ensemble, elle lui coupait sa viande. Un geste ordinaire, presque domestique, qui dit davantage sur l'amitié que de longs discours.
Romain Gary et sa mère
Le cas de Romain Gary est un peu différent. L'une des plus belles actions de sa vie est peut-être la manière dont il a tenu la promesse faite à sa mère : « devenir quelqu'un ». Derrière le diplomate, l'aviateur et l'écrivain célèbre se cache un fils qui n'a jamais cessé d'honorer la mémoire de celle qui avait tout sacrifié pour lui.
Diogène et l'esclave fugitif
Lorsque son esclave Manès s'enfuit, certains s'étonnent que Diogène ne le poursuive pas. Le philosophe répondrait qu'il serait honteux que Manès puisse se passer de Diogène si Diogène ne pouvait se passer de Manès. Derrière la formule philosophique apparaît une forme rare de détachement et de liberté.
Thomas More (réconforter)
Lorsqu'il est emprisonné à la Tour de Londres, il continue de réconforter sa famille et ses amis dans ses lettres alors qu'il sait sa mort probable.
Condorcet (penser aux autres)
Durant la Révolution, alors qu'il est lui-même en danger, il continue à réfléchir à l'instruction de tous et à l'émancipation des plus modestes.
Frédéric Mistral (savoir donner)
Lorsqu'il reçoit le prix Nobel en 1904, Frédéric Mistral consacre une grande partie de la récompense à développer le Museon Arlaten, à Arles. Au lieu de transformer son succès en fortune personnelle, il choisit de sauvegarder la langue, les traditions et la mémoire de la Provence.
Ceux qui donnent :
Platon et le rachat d'un ami
Après la condamnation de Socrate, plusieurs disciples connaissent des difficultés. Une tradition antique rapporte que Platon n'hésita pas à utiliser sa fortune pour venir en aide à des proches, notamment à des compagnons touchés par les troubles politiques de l'époque. Une générosité discrète qui contraste avec l'image du philosophe abstrait.
Érasme et les étudiants pauvres
Érasme de Rotterdam, qui avait lui-même connu la pauvreté, aidait régulièrement de jeunes étudiants en difficulté. Une part importante de sa correspondance montre son attention aux jeunes gens qui cherchaient à étudier malgré le manque de moyens.
Victor Hugo et les miséreux
Victor Hugo ne se contente pas d'écrire sur la misère. De nombreux témoignages le montrent attentif aux plus démunis qu'il croise. Il n'hésite pas à leur venir en aide directement, convaincu que la charité commence par le regard porté sur celui que la société ne voit plus.
Joseph Kessel et les oubliés
Après ses reportages ou ses voyages, Joseph Kessel gardait souvent des liens avec ceux qu'il avait rencontrés. Il n'était pas rare qu'il continue à aider discrètement certaines personnes croisées au cours de sa vie d'aventurier. Une fidélité humaine que l'on retrouve dans toute son œuvre.
Jules Verne (générosité)
On oublie souvent sa générosité locale à Amiens. Conseiller municipal, il s'occupe concrètement de sa ville pendant des années.
Robert Sabatier : (la bonté)
À travers son œuvre et les témoignages de ceux qui l'ont connu revient sans cesse une même idée : la gentillesse.
Ce mot est aujourd'hui sous-estimé.
Robert Sabatier considérait qu'il n'existait pas de petite bonté. Un sourire, une réponse, un encouragement valaient parfois autant qu'un grand discours.
Michel Ciry : (l'humilité)
Toute sa vie, il a choisi une existence discrète, loin du vacarme médiatique. Ceux qui l'ont fréquenté parlent souvent de sa disponibilité, de son attention aux visiteurs, de son attachement à la vie spirituelle.
Dans un siècle où beaucoup cherchaient la lumière, Michel Ciry préféra l'intériorité.
Ceux qui font parler les morts
Certains donnent de l'argent. D'autres donnent davantage encore : ce sont les hommes et les femmes qui refusent que quelqu'un disparaisse dans l'oubli.
Montaigne et La Boétie
Lorsque son ami Étienne de La Boétie meurt prématurément, Montaigne consacre une partie de sa vie à préserver sa mémoire, publier ses textes et faire connaître son œuvre. Son geste est d'abord un geste de fidélité. Il refuse que son ami disparaisse une seconde fois dans l'oubli. Ce geste offre l'une des plus belles leçons de fidélité de notre littérature.
Maurice Genevoix et ses camarades de 14
Témoigna pour ses camarades morts de la Grande Guerre durant toute son existence.
Blessé aux Éparges en 1915, Maurice Genevoix consacra une grande partie de sa vie à faire vivre la mémoire de ses compagnons tombés au combat. Lorsqu'il écrit Ceux de 14, il ne parle pas seulement de lui-même : il donne une voix à ceux qui ne sont jamais revenus des tranchées.
Elie Wiesel : donner une voix aux disparus
L'action d'Elie Wiesel est immense. Après la libération des camps, Élie Wiesel aurait pu choisir le silence. Il fit exactement l'inverse. Durant toute son existence, il parcourut le monde pour raconter ce qu'avaient vécu les disparus. Son œuvre entière peut être lue comme un immense acte de fidélité envers les morts qui n'ont jamais eu la possibilité de témoigner.
Cette idée de fidélité aux morts est extrêmement forte.
Jean Guitton : la fidélité aux amitiés spirituelles
Chez Jean Guitton, ce qui frappe, ce n'est pas un geste spectaculaire, mais sa fidélité extraordinaire aux personnes qu'il admirait. Toute sa vie, Jean Guitton s'est appliqué à conserver la mémoire de ceux qui l'avaient formé. Dans ses livres, il fait revivre professeurs, prêtres, amis et penseurs rencontrés au fil des années. Loin de vouloir briller seul, il transforma ses souvenirs en hommage permanent à ses maîtres. Ses livres sont remplis de portraits bienveillants. Il considérait que rendre justice à ceux qui nous ont formés était un devoir.
Dans une époque qui glorifie les nouveautés, Jean Guitton passa sa vie à remercier ses maîtres.
Parmi les hommes auxquels Jean Guitton demeura fidèle figure l'abbé Louis Pouget, prêtre aveugle dont il recueillit les enseignements. Le livre qu'il lui consacra permit de sauver de l'oubli celui que beaucoup considéraient comme un maître spirituel exceptionnel.
Romain Rolland faisant vivre la mémoire de grandes consciences
Pendant la Première Guerre mondiale, alors que les passions nationales s'enflamment, il multiplie les appels à la réconciliation et à la paix.
Il accepte l'impopularité pour rester fidèle à sa conscience.
Marcel Pagnol et les humbles
Devenu célèbre, Marcel Pagnol n'a jamais oublié ceux parmi lesquels il avait grandi. Dans ses souvenirs et ses romans, il offre une forme d'immortalité à son père Joseph Pagnol, instituteur de village, à son ami Lili des Bellons, aux chasseurs, aux paysans, aux artisans et aux habitants des collines provençales. Là où beaucoup d'écrivains racontent les puissants, Pagnol choisit de mettre en lumière les gens ordinaires. Certains bâtissent des monuments aux rois ; lui en a élevé aux instituteurs, aux bergers et aux enfants des villages.
Pagnol a beaucoup aidé de jeunes artistes du cinéma naissant et de nombreux techniciens. Plusieurs témoignages évoquent sa fidélité envers ceux qui avaient travaillé avec lui.
François Mauriac défence de la mémoire de certaines victimes de l'histoire
Académicien et prix Nobel, François Mauriac ne limita pas son influence à la littérature. Lorsque certaines affaires lui paraissaient marquées par l'injustice, il n'hésitait pas à intervenir publiquement. Il prit notamment la défense de condamnés ou de prisonniers que l'opinion préférait parfois oublier. Ses éditoriaux et ses lettres contribuèrent à attirer l'attention sur plusieurs situations humaines difficiles. Chez Mauriac, la charité prenait souvent la forme d'une plume mise au service de ceux qui n'avaient pas la sienne. Elle n'était pas toujours chez lui une pièce donnée à un pauvre ; elle prenait parfois la forme d'une lettre adressée à la bonne personne au bon moment.
Ceux qui accueillent, reçoivent, donnent et soutiennent
La générosité a parfois une adresse. Une maison ouverte, une table dressée, une lettre de recommandation, une aide financière ou simplement un peu de temps offert.
Alexandre Dumas père (accueil)
Au château de Monte-Cristo, à Port-Marly, la porte d'Alexandre Dumas semblait toujours ouverte. Amis, artistes, journalistes, voyageurs de passage ou simples visiteurs trouvaient facilement une place à sa table. L'auteur des Trois Mousquetaires dépensait sans compter et finit même par compromettre sa fortune tant il lui était difficile de refuser son aide. Il partageait son succès avec les autres comme s'il était inépuisable.
Joseph Delteil : l'art d'ouvrir sa porte.
À la Tuilerie de Massane, près de Montpellier, Joseph Delteil et son épouse Caroline Dudley avaient fait de leur maison un lieu d'accueil. Écrivains, artistes, voisins, amis de passage ou simples admirateurs y trouvaient souvent une place à table et une conversation bienveillante. Des personnalités comme Henry Miller ou Lawrence Durrell comptèrent parmi les visiteurs de cette demeure devenue un véritable foyer de rencontres. Plus qu'une maison, la Tuilerie était un art de vivre fondé sur l'hospitalité.
Beaucoup ont raconté cette hospitalité chaleureuse, une vertu très ancienne et très française : l'art d'ouvrir sa porte.
Alphonse de Lamartine (générosité)
À plusieurs reprises au cours de sa vie, Alphonse de Lamartine se retrouva endetté. Pourtant, il continua d'aider des proches et de recevoir des visiteurs dans sa propriété de Saint-Point. Ses contemporains racontent qu'il lui était difficile de refuser une demande de secours. Alors que ses propres finances vacillaient, il prêtait encore de l'argent qu'il ne reverrait souvent jamais. Chez Lamartine, la générosité tenait moins du geste spectaculaire que de cette incapacité presque maladive à fermer sa porte à ceux qui avaient besoin de lui.
Une générosité qui contribua parfois à aggraver sa propre situation.
Charles Péguy et les amis qu'il ne savait pas abandonner
La revue de Charles Péguy, Les Cahiers de la Quinzaine, est presque constamment au bord de la faillite. L'écrivain vit lui-même dans des difficultés financières chroniques. Pourtant, lorsqu'un ami ou un collaborateur traverse une mauvaise passe, il trouve encore le moyen d'aider. Péguy prête de l'argent qu'il n'a pas, avance des sommes qu'il devrait garder pour sa propre famille et refuse souvent d'exiger qu'on le rembourse. Plusieurs de ses proches racontent qu'il était capable de se mettre lui-même en difficulté pour ne pas laisser tomber quelqu'un dans le besoin. Chez lui, la fidélité n'était pas une idée. C'était un sacrifice.
Érasme soutenant les étudiants pauvres.
Une part considérable de sa correspondance montre un homme cherchant des bourses, recommandant des étudiants pauvres, écrivant à des mécènes pour obtenir de l'aide à des jeunes gens sans ressources.
André Gide ouvrant des portes aux jeunes écrivains.
On trouve chez lui de nombreux témoignages d'aide matérielle discrète à de jeunes écrivains et artistes. Gide ouvre des portes, recommande, intervient.
Jean d'Ormesson (disponibilité)
De nombreux témoignages évoquent sa disponibilité pour les jeunes auteurs. Il répondait souvent aux lettres, recevait volontiers ceux qui débutaient et encourageait les vocations littéraires.
D'innombrables lecteurs racontent avoir reçu une réponse manuscrite, un encouragement ou quelques mots de sa part.
Cela paraît minuscule.
Mais répondre à un inconnu quand on est une célébrité est déjà une forme de générosité.
Ceux qui défendent
Des hommes qui mettent leur notoriété au service d'une cause ou d'une personne.
Ils auraient pu se contenter d'écrire. Ils ont choisi d'intervenir.
Voltaire et l'affaire Calas
Voltaire n'a jamais rencontré Jean Calas avant que celui-ci ne soit condamné. Pourtant, persuadé que l'homme est victime d'une injustice, il consacre des années à défendre sa mémoire et sa famille. Une campagne menée presque seul au départ et qui finira par réhabiliter le condamné. Voilà une belle action qui prend la forme d'un combat. Cette bataille opiniâtre aboutira finalement à la réhabilitation du condamné.
André Malraux : le secours aux œuvres menacées
Malraux est passionnant parce qu'il permet d'élargir la notion de « belles actions ».
Son combat pour le patrimoine, les maisons de la culture et la sauvegarde d'innombrables œuvres peut être présenté comme un service rendu aux générations futures.
Il considérait que transmettre la beauté était une forme de générosité.
Alexandre Jardin et l'engagement citoyen
Au-delà de ses romans, Alexandre Jardin a consacré une partie importante de sa vie à des initiatives de terrain destinées à aider concrètement des personnes éloignées de l'emploi ou de certains services publics. Ici, la belle action n'est pas un geste isolé mais un engagement durable.
Ceux qui transmettent
Albert Camus (fidèlité)
Lorsque Albert Camus apprit qu'il venait d'obtenir le prix Nobel de littérature, il n'écrivit pas d'abord à une personnalité célèbre. Il adressa une lettre pleine de gratitude à Louis Germain, son ancien instituteur de l'école communale d'Alger. Camus n'avait jamais oublié que cet enseignant avait convaincu sa famille de le laisser poursuivre ses études. Au sommet de la gloire, il prit le temps de remercier celui qui lui avait tendu la main lorsqu'il n'était qu'un enfant pauvre. Une lettre de quelques lignes, mais l'une des plus belles leçons de fidélité de la littérature française.
Erik Orsenna et la transmission
Académicien, Erik Orsenna a parcouru la France pendant des années pour rencontrer élèves, enseignants, bibliothécaires et lecteurs. Des bibliothèques municipales aux écoles rurales, il a souvent préféré les échanges de terrain aux seuls plateaux de télévision. Ses nombreux voyages consacrés à la langue française, à la lecture ou à l'environnement témoignent d'une même conviction : le savoir n'a de valeur que s'il se transmet. Cette générosité intellectuelle s'est exercée dans d'innombrables médiathèques, établissements scolaires et petites communes françaises où il est venu dialoguer avec le public.
Jacqueline de Romilly ( don de son savoir)
Toute sa vie, elle se bat pour la transmission du grec ancien et de la culture classique. Consacrant sa vieillesse à défendre les humanités classiques et à rencontrer enseignants et élèves.
Le don de sa vie est le don de son savoir.
Socrate, le philosophe qui vivait comme il enseignait
Socrate n'a laissé aucun écrit, mais ses disciples rapportent qu'il menait une vie d'une extrême simplicité. Refusant les honneurs et les richesses, il consacrait son temps aux autres, dialoguant gratuitement avec les jeunes Athéniens sur les places publiques. Son exemple montre que la philosophie pouvait alors être une manière de vivre avant d'être une discipline intellectuelle.
Épictète (générosité)
Ancien esclave devenu philosophe, il accueille gratuitement des élèves et enseigne que la dignité humaine ne dépend ni de la richesse ni de la condition sociale.
Ceux qui servent
Ici, la réflexion se traduit en acte. Les idées deviennent crédibles lorsqu'elles prennent corps dans l'action.
Albert Schweitzer à Lambaréné
Organiste célèbre, théologien, philosophe, écrivain et médecin, Albert Schweitzer abandonne une carrière confortable en Europe pour partir soigner les populations africaines à Lambaréné. Une existence entière transformée en acte de service.
Simone Weil à l'usine
Peut-être l'une des plus impressionnantes. Brillante normalienne, professeure de philosophie, elle quitte périodiquement le confort intellectuel pour travailler en usine afin de partager la condition ouvrière qu'elle étudie.
Rarement pensée et action auront été aussi liées.
Blaise Pascal (aider)
Pascal est souvent présenté comme un génie des mathématiques ou un philosophe. On oublie qu'il participe à la création des premières voitures publiques de Paris, les « carrosses à cinq sols », avec l'idée de permettre au plus grand nombre de se déplacer à moindre coût.
Un savant qui réfléchit à une amélioration concrète de la vie quotidienne.
Saint François d'Assise (générosité)
Bien sûr, il n'est pas écrivain au sens moderne, mais ses textes et ses récits ont marqué toute la littérature occidentale. Son geste le plus célèbre demeure l'abandon volontaire de sa fortune pour vivre parmi les pauvres.
Antoine de Saint-Exupéry (don de soi)
Alors qu'il pourrait rester à l'écart du danger, il continue à voler pour des missions de reconnaissance malgré son âge et les risques.
Ces hommes et ces femmes n'ont pas seulement laissé des livres, des tableaux, des idées ou des œuvres. Ils ont aussi laissé des exemples. Leur générosité prit parfois la forme d'un repas partagé, d'une lettre de recommandation, d'un enseignement transmis, d'une présence fidèle ou d'un combat pour la justice. Autant de gestes qui rappellent que la culture n'élève véritablement l'homme que lorsqu'elle se met au service des autres.